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Quand le Maroc cachait des terroristes dans des caisses de tomates

Source : | 6 mars 2013 |  Actualité | 1137 views

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Nous sommes en 1994 et le roi Hassan II du
Maroc tente de persuader Jacques
Delors, le président de la Commission européenne, d’ouvrir les portes du
marché européen.

«J’ai cinq millions de fermiers qui produisent des tomates pour
l’exportation»,
dit le roi.

«J’ai cinq millions de fermiers qui produisent des tomates pour
l’exportation»,
dit le roi.

Delors bredouille quelque chose au
sujet des fermiers espagnols, et de leur opposition à l’ouverture à la
concurrence des marchés de l’union européenne.

«Très bien,
dit le roi. Si le Maroc ne peut exporter
ses tomates, dans dix ans nous exporterons des terroristes.»

«Très bien,
dit le roi. Si le Maroc ne peut exporter
ses tomates, dans dix ans nous exporterons des terroristes.»

Et en 2004 (le 11 mars, Ndlr), des
islamistes marocains ont effectivement placé des bombes dans la principale gare
de Madrid, Atocha,
tuant 191 personnes et en blessant 1.800 —le 11-Septembre européen.

En 1995, signe avant-coureur du
massacre d’Atocha et des attentats de Londres de 2005, des islamistes algériens
avaient placé une bombe dans le métro parisien, tuant 8 personnes et en
blessant 80 autres.

À cette époque, hormis une poignée
d’universitaires obscurs, personne ne prenait l’idéologie islamiste au sérieux.
Le cerveau du groupe terroriste islamiste algérien s’appelait Rachid
Ramda.

En fuite à Londres, il fut
rapidement arrêté, au vu des preuves indiscutables fournies par la police
française. Avant d’être enfin extradé en 2005, il fut néanmoins protégé pendant
une décennie par des avocats et des ministres du gouvernement. Il est
aujourd’hui en prison à perpétuité.

Le jeune conseiller en chef du
ministre de l’Intérieur qui refusait d’extrader Ramda se nommait David
Cameron. En janvier, ce dernier est allé en visite en Algérie —une première
pour un Premier ministre britannique— pour plaider en faveur d’une coopération
totale, en vue de combattre le terrorisme islamiste dans la région.

Personne ne fit gaffe à l’alerte

Dans les années quatre-vingt-dix, Rached
Ghannouchi, nouveau leader islamiste de la Tunisie, était en exil à
Londres, où il a fondé Ennahda,
parti qui aujourd’hui dirige la Tunisie.

Dans une tribune publiée dans le
Guardian de Londres, en janvier 2013, il affirme «asseoir l’Etat de droit et les libertés individuelles». Des idées
libérales qui contrastent avec les incessantes agressions des islamistes
associés à Ennahda envers les syndicats tunisiens, ou les attaques plus larges
de la part des fanatiques islamistes de l’extrême-droite d’Ennahda à l’encontre
de toute incarnation de l’Etat tunisien laïc qui obtint, en 1954,
l’indépendance de la France.

Les temples soufis sont profanés.
Les étudiantes à l’université sont agressées si elles ne couvrent pas leur
visage du niqab.
Le tourisme, l’une des principales sources de devises pour la Tunisie, est
progressivement étranglé, tandis que le comité de protection de la révolution
parrainé par Ennahda tente d’interdire toute vente d’alcool dans un pays qui
possède des vins qui comptent parmi les meilleurs de toute la Méditerranée.

L’Europe, aussi bien ses leaders
nationaux que les élites bruxelloises à la tête de sa politique étrangère, a
bien publié quelques communiqués de presse çà et là, afin de faire part de sa
préoccupation, mais de retentissants cris d’alarme, point. Le Royal Institute
of International Affairs (Chatham House) a élu Ghannouchi homme de l’année en
2012.

Vis-à-vis des Tunisiens qui
auraient souhaité voir l’Europe affronter la nouvelle élite au pouvoir à Tunis
et s’engager pour la modération, il semble que l’UE ait oublié son devoir de
promotion des droits de l’homme et de l’Etat de droit.

La descente de la Tunisie dans
l’autoritarisme corrompu du régime Ben
Ali n’a pas affaibli le nationalisme laïc en vertu duquel les femmes
disposaient de droits considérables en comparaison de leurs sœurs vivant plus à
l’est, dans les états islamiques du golfe.

Le meurtre de sang-froid, devant
sa maison, de Chokri
Belaid, avocat tunisien des droits civiques, homme politique laïc et ancien
leader de l’opposition étudiante, est la dernière manœuvre des islamistes, en
vue de créer une stratégie de la tension pouvant justifier une islamisation à
grande échelle de la Tunisie, à la façon de l’Iran.

Avant la visite de Cameron en
Algérie et en Lybie, le président français, François
Hollande, et son Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, avaient visité
l’Algérie et la Tunisie en décembre 2012.

Après le Mali et l’attaque suivie
de la prise
d’otages dans une installation gazière dans le sud de l’Algérie, l’Europe
s’est réveillée et prend la mesure du cauchemar que représente la
transformation de son flanc sud en zone d’instabilité, d’assassinats
politiques, de réfugiés en fuite et d’attaques islamistes sur les droits de
l’homme, bien pire qu’aux temps des vieux dictateurs avides et vaniteux comme
Ben Ali, Khadafi
ou Moubarak.

La prémonition d’Hassan II

Pendant que Cameron et Hollande
parlent sécurité et envoient les troupes, toutefois, la véritable tâche qui
incombe à l’Europe est sans doute de trouver des façons inédites d’amener ses
voisins du sud de la Méditerranée dans une nouvelle relation avec l’UE —tout
comme les autres pays de l’Europe élargie, débarrassés de la pauvreté et de
leurs régimes brutaux et corrompus, ou en voie de le faire, se sont mis à
exporter des marchandises plutôt que de l’idéologie.

L’anecdote de cet appel
prémonitoire du roi Hassan II à Delors figure dans le nouveau livre de Jean-Louis
Guigou, qui a assisté à la conversation entre le roi et le président de la
commission européenne.

Époux de la femme politique
socialiste Elisabeth Guigou qui préside la commission des Affaires étrangères
de l’Assemblée nationale, et haut fonctionnaire comptant parmi les plus
influents en France, Guigou a l’oreille du président Hollande, qu’il a
accompagné lors de sa visite en Algérie, avant Noël.

Jean-Louis Guigou fait aujourd’hui
figure de prophète dans le désert, et presse l’UE avec une éloquence toute
cartésienne de définir une stratégie pour la rive sud de la Méditerranée, avant
qu’il ne soit trop tard.

Dans son dernier livre, Le nouveau monde méditerranéen, Guigou
plaide pour un new deal économique pour les Etats de Méditerranée du sud.

Il
préside un cercle influent d’hommes d’affaires, d’économistes, de banquiers et
de hauts fonctionnaires marocains, tunisiens, algériens, égyptiens et libanais
au sein de l’IPEMED (Institut de prospective économique du monde méditerranéen).

L’Ipemed milite en faveur du
développement économique autour de la Méditerranée et le livre de Guigou abonde
en propositions, qui vont du développement de l’énergie solaire pour fournir à
une Allemagne dénucléarisée l’énergie dont elle a besoin, à l’extension vers la
Méditerranée du sud de l’OSCE
(Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), qui dans les années
soixante-dix et quatre-vingt a permis aux états communistes et occidentaux de
communiquer et de coopérer.

L’EU a déjà essayé. En 1995, elle
a mis en place le processus de Barcelone, destiné à promouvoir le dialogue
UE-Méditerranée.

Puis, en 2008, Nicolas
Sarkozy a créé l’Union pour la Méditerranée, avec 47 pays. Mais l’Europe
était plus préoccupée par ses nouveaux membres à l’est et dans les Balkans et
après moult déclarations et discours, l’intérêt porté à la Méditerranée s’est
dissipé.

Le printemps arabe est aussi passé par là

Le Maroc n’exporte toujours pas
ses tomates. La Turquie et l’ex-Yougoslavie reçoivent dix fois plus d’aide par
tête que les pays du sud de la Méditerranée.

Les leaders de l’Union européenne,
emmenés par David Cameron et Angela Merkel, ont convenu de coupes budgétaires
qui vont encore réduire les maigres fonds octroyés par l’Europe à des pays
comme la Tunisie, le Maroc ou l’Algerie.

La France a insisté, et obtenu, le
maintien en l’état de la Politique agricole commune (PAC), ce qui interdit aux
fermiers marocains et tunisiens de développer leur économie en exportant vers
l’Europe.

Les leaders européens ont salué le
printemps arabe comme preuve que les valeurs européennes de démocratie et de
liberté pouvaient s’exporter au-delà de la Méditerranée.

Mais à moins que l’Europe n’ouvre
ses frontières aux importations, organise la circulation vers le sud des investissements
créateurs d’emplois —ce que Guigou appelle la co-localisation— et facilite
l’octroi de visas aux étudiants et aux grands hommes d’affaires, la vie
politique dans la région ne pourra que glisser vers l’extrémisme idéologique
des islamistes

Denis MacShane est l’ancien
ministre de l’Europe de la Grande-Bretagne et écrit sur la politique européenne

Traduit par David Korn


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