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Supplantée par l’Etat, notre société est en mal de citoyennetéPar Abderrahmane Lahlou

Source : | 10 décembre 2015 |  Economie | 228 views

En termes cliniques, notre société « a mal à sa citoyenneté », et l’Etat, lui, ne sent plus « sa » société. Les sociétés, avec leur manifestation représentative appelée société civile, s’effacent de plus en plus devant la toute puissance de leurs Etats. Les raisons objectives de cette prééminence tiennent du pouvoir politique tentaculaire que les Etats, particulièrement dans les pays en voie de développement, ont eu tendance à s’arroger depuis les indépendances. De leur côté, les puissances occupantes, ayant eu maille à partir avec les communautés tribales et les mouvements de résistance auto-constitués, ont béni le destin, tout en l’aidant volontiers, devant l’émergence ou la consolidation d’Etats postcoloniaux plus ou moins structurés avec lesquels elles pouvaient davantage composer.

Education et Santé,
victimes du trop d’Etat

La scénographie était d’autant plus appropriée qu’elle épousait le mouvement naturel d’accession de ces pays à la modernité. Cette accession, dans nombre de pays, a été gagnée par les régimes postcoloniaux à la force du sceptre et du plomb, ce qui a fini par enlever à la société toute velléité de prise en charge de son destin. La lutte des forces sociales avec les pouvoirs en place ne s’est alors plus positionnée sur l’échiquier de la responsabilisation sociale et développementale, mais sur un échiquier politique, porteur d’espoirs de conquêtes idéologiques et des seules promesses des élites combattantes d’établir un ordre meilleur. Dans ce combat, la Société, dans sa dimension du vivre ensemble communautaire, était écartée. La lutte politique cristallisait et estompait les vrais enjeux.
C’est aujourd’hui que les symptômes de cette lutte se manifestent, à l’heure où les exigences de croissance rapide, en faveur du développement humain deviennent  incontournables. Quatre institutions au moins peuvent en donner l’illustration, deux formelles et deux autres informelles. L’enseignement et la santé, comme institutions formelles sont les premières à faire les frais aujourd’hui de l’omniprésence de l’Etat. Ce dernier a ordinairement glissé dans la prise en charge croissante des structures d’enseignement et de santé, comme si celles-ci allaient rester à leur taille maîtrisable de l’après-indépendance, ou comme si lui (hypothèse la plus logique), se faisait fort de mettre en œuvre la gouvernance adéquate pour gérer leur évolution vers la massification. Rien n’en a été. Les besoins ont crû au rythme du développement démographique et des exigences mondiales en éducation et santé. Les normes de management exigibles pour une telle «entreprise» sont devenues complexes et inaccessibles. Les fonds collectés par l’Etat n’ont pas suivi la demande de financement, malgré une pression fiscale des plus élevées de la région. Et enfin, les compétences alignées par l’Etat se sont avérées incapables collectivement de résoudre l’équation financement-efficience. Tous embarqués sur l’Arche de Noé, les acteurs de ce méga système public ont davantage démontré leur savoir-faire protestataire dans une démarche d’augmentation de leurs gains que leur génie de mobilisation professionnelle dans une démarche de problem-solving.

Citoyenneté et intégrité mises
à l’épreuve

Les deux institutions informelles qui illustrent la démobilisation de la Société face à l’omniprésence de l’Etat sont l’une positive mais malade, j’ai nommé la citoyenneté, et l’autre maléfique mais vigoureuse, et j’ai nommé la corruption. Qui se sent encore aujourd’hui directement responsable de l’ordre public? C’est l’affaire de l’Etat. Ou responsable d’une circulation civique et normée? C’est l’affaire de la police. Ou responsable de payer honnêtement ses impôts et taxes? C’est un jeu à qui ne se fera pas prendre. Ou responsable de choisir lui-même ses élus pour barrer la route à la prévarication? C’est l’affaire des partis!  Après tout, n’est-ce pas l’Etat qui a formé la police et les inspecteurs fiscaux, créé et financé les partis? Dans cette scénographie moderne et ordonnée, le reste des citoyens se sont proposés comme comparses, plus que comme acteurs, les acteurs privilégiés étant ceux qui travaillent pour l’Etat.
Observez simplement comment le passage du statut de figurant dans la Société à celui d’acteur au sein de l’Etat devient un accouchement plus que jamais convoité, moyennant concours par voie basse ou moyennant connivence par voie haute.
L’objet ici n’est pas d’appeler au retour à « l’état de nature » ni aux droits naturels que Rousseau et Hobbes opposent à l’Etat moderne et aux droits civils. L’objet est de démontrer que l’Etat moderne, dont nous avons pourtant bien besoin, dévore, dans notre contexte, la responsabilité individuelle et collective, que ses institutions dites modernes endorment l’institution de la citoyenneté, et que nombre d’acteurs auraient fort à faire ailleurs s’ils  débarquaient de l’Arche publique. La citoyenneté est jugée inaccessible par les uns, qui se replient sur un individualisme coûteux pour la communauté, et inutile par les autres, qui préfèrent résolument pêcher en eau trouble. Je peux être dépité que des personnes sans foi ni loi profitent autour de moi des failles du système pour s’arroger des avantages indus dans les transactions commerciales ou dans l’administration publique. Mais je suis atterré de constater que d’autres personnes se disant pieuses et cultivées érigent leurs comportements inciviques et égoïstes en norme du savoir-faire et de la prouesse en affaires. Cette anomie (répulsion aux lois) est-elle une forme de laïcité civique et des affaires? Serions-nous les rejetons d’une culture de l’individualisme et de l’insouciance? Pourtant, le Coran que nous déclamons nous apprend que «Dieu abhorre les prévaricateurs» et notre Prophète que nous vénérons nous enseigne «que parmi toutes les bonnes actions, il n’en a pas identifié une aussi valeureuse que d’ôter la nuisance du chemin d’autrui».
Quant à la corruption, l’autre institution informelle qui ronge la société, on ne nous dira pas candidement qu’elle nous a été imposée. Elle est pour les donneurs,  fille de la non-citoyenneté, lorsqu’il s’agit de s’arroger des droits indus, et pour les récipiendaires, instrument d’enrichissement illégitime et illégal. Preuve en est que certains individus (que je n’appellerai pas citoyens) ont tellement trempé dedans que la pratique a débordé les frontières de l’Etat, et qu’elle s’installe allègrement dans le secteur privé… dans nos écoles, nos cliniques, nos entreprises et nos banques.  Une renaissance de la responsabilité des citoyens et de leur implication renforcée dans des institutions comme l’éducation et la santé, ne désengage pas l’Etat, mais l’appelle à la fonction véritablement régalienne de la régulation. C’est ce que Jean-Baptiste de Foucauld, ancien commissaire au Plan, a institué en France sous le nom du Pacte civique.

La corruption sévit par monts et par vaux, du faitdes actes des Hommes

Si la corruption et la non-citoyenneté ont gagné même le secteur privé, cela n’absout pas l’Etat de sa responsabilité originelle. En colonisant de nombreux secteurs de l’activité sociale et économique, il s’est érigé en système structurant et déséducateur, que l’individu égoïste et non citoyen a allègrement violé, avec le sentiment d’impunité de n’avoir volé personne… seulement l’Etat, qu’il n’a du reste jamais rencontré. Cette même relation s’est dupliquée sur les systèmes reproduits dans les institutions privées. Personne n’a jamais volé un patient, ni cambriolé des parents d’élèves, ni détroussé un créancier en souffrance de paiement ou un client en mal de financement. Tous ceux-là n’ont fait que profiter des «opportunités» générées par le système. Si trop d’Etat tue l’Etat, il en va de même quand le citoyen abdique devant le système.


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