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Education plein champ, éducation sous serrePar Abderrahmane Lahlou

Source : | 17 juin 2015 |  Monde | 18149 views

Le ministère de l’Education nationale et de la Formation professionnelle prospecte enfin les voies de mise en place d’une stratégie de développement de l’enseignement privé et de la formation professionnelle privée. L’étude qu’il a lancée à cet effet a également couvert l’enseignement supérieur, et vient d’être rendue publique. Une excellente nouvelle, qui contribuera, je l’espère, à changer la perception des écoles privées portée par de nombreux acteurs nationaux. Disons-le d’entrée de jeu, cette image a été, depuis près de trois décennies, plutôt négative. Le stéréotype est devenu un lieu commun: le secteur privé se propage grâce aux défaillances de l’Etat, mal assumées par la société et les opérateurs publics eux-mêmes, et il s’enrichit en profitant de cette manne relevant du service public. Si les secteurs de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle, qui préparent à des métiers, impliquant carrière et salaire, y ont relativement échappé, c’est l’enseignement privé scolaire, qui pèse aujourd’hui un poids de 900.000 élèves (12,5% de l’effectif national) et plus de 6 milliards de DH de chiffre d’affaires annuel, qui fait office de vilain petit canard. Et pourtant, le canard court toujours et se porte plutôt bien. L’étude susmentionnée projette même en 2020 un effectif de 1,34 million d’élèves dans le scolaire, 60.000 étudiants dans le professionnel et 120.000 dans le supérieur. Au total, le privé scolaire devrait représenter une part de 17,6% en 2020-21 selon le cabinet auteur de l’étude.
Qu’est-ce qui explique ce mystère? Le sous-système est régulièrement alimenté par les mêmes parties qui le dénigrent. J’ai souvent identifié deux sources de cette évolution sociale non désirée. La première provient simplement de l’exigence de familles qui ne sont pas complètement satisfaites d’un service qu’elles paient cher à leurs yeux, car il y a toujours la possibilité d’y recourir gratuitement dans les écoles publiques. Ces familles refoulent leur sentiment de satisfaction patente, puisqu’elles maintiennent quand même leurs enfants dans le privé, par le dénigrement. La seconde est plus institutionnelle. La doxa du monde de l’éducation n’a pas vraiment intériorisé encore que le secteur privé puisse délivrer une meilleure prestation que les écoles publiques, alors que les ingrédients semblent être les mêmes: des salles, des enseignants et des moyens didactiques. Constat d’autant plus aigre que les dernières révélations du Conseil supérieur de l’enseignement crient au gaspillage des ressources publiques par les départements en charge de l’éducation. En réalité, la différence réside dans le milieu hostile dans lequel le secteur public est condamné à évoluer, compte tenu des contraintes de taille et de mode de gouvernance qu’il laisse peser sur lui. Il est dans un contexte de culture à ciel ouvert, exposée à tous les caprices et intempéries.

Les attributs des écoles privées

Certes, les écoles privées ne sont pas toutes logées à la même enseigne de rigueur ni de qualité, mais dans l’ensemble, elles présentent tout de même des avantages tangibles, et qui sont extensibles à l’ensemble du secteur privé, à peu de frais, c’est-à-dire par la généralisation de la démarche des projets d’établissements taillés à la mesure du privé. Ces écoles se distinguent par un certain nombre d’attributs qui se déclinent, à des degrés différenciés, dans leur gouvernance et leur fonctionnement:
1. Une flexibilité dans les curricula, qui permet une meilleure adaptation aux besoins du profil moderne de l’apprenant.
2. Un recrutement des enseignants et administratifs  basé sur le mérite et la compétence.
3. Une gestion plus dynamique et motivante des ressources humaines, dans le but d’obtenir la meilleure prestation collective, avec l’avantage de rester indépendant des pressions syndicales ou de celles du statut de fonctionnaire.
4. Une allocation plus rationnelle des ressources matérielles et financières en fonction des besoins réels, qui permet une gestion «en bon père de famille».
5. Un positionnement varié de l’offre éducative de l’établissement en fonction du pouvoir d’achat de la population ciblée, qui se traduit pas un budget alloué différencié (ce qui n’est pas permis par l’offre collective du public).
6. Des outils de gestion moderne, qui correspondent aux différentes fonctions de «l’entreprise».
7. Une stratégie et un plan d’action guidés par le résultat financier (distribuable ou non).
8. Une culture d’établissement orientée résultats académiques et notoriété, qui deviennent ainsi le critère de marché qui régit le secteur.
Ces attributs peuvent être transformés en véritables avantages compétitifs par le secteur, non pas dans un but de déni du rôle du secteur public, mais bien au contraire, d’émulation et de modèle expérimental qui bénéficie des avantages de la flexibilité et de la petite échelle.
Aujourd’hui, nous nous félicitons qu’une nouvelle conscience s’installe vis-à-vis de l’école privée, cette mal-aimée. Compte tenu de sa taille, de son mode d’organisation et de l’inertie que ceux-ci lui génèrent, l’Etat ne peut que pratiquer la culture de plein champ, avec les aléas que cela comporte en termes climatiques et en termes de soins apporté aux récoltes. Il était temps d’assumer qu’à côté de cela, la culture sous serre puisse se développer, sans être considérée ni frauduleuse, ni élitiste, ni de nature à nuire à la culture à ciel ouvert. Tout comme dans l’agriculture, de nouvelles formes de distribution du travail et des revenus sont nées à travers les coopératives et l’économie solidaire, il s’agit, dans l’éducation, que la culture sous-serre ne se sclérose pas dans les schémas actuels, qui menacent sa notoriété, à savoir une activité contre-nature, mercantile, industrielle et prédatrice vis-à-vis de la concurrence. Je ne cesserai de tirer la sonnette d’alarme. L’école, même privée, reste un service public. Chaque école doit se distinguer par la valeur ajoutée qu’elle offre à l’usager et l’innovation distinctive, non par la simple exploitation de la rente de marché, causée par la défaillance des écoles publiques, ni par le fermage de la concession accordée par l’Etat, laquelle devient en quasi perte de contrôle.

Le périmètre du privé appelé à s’élargir

Tournant le dos aux guéguerres idéologiques entre capitalisme et tout-étatisme, l’étude a pertinemment projeté la lumière sur un nouveau format d’établissement privé, à l’image de ce que j’avais toujours réclamé au nom de l’élargissement catégoriel du secteur privé. Il s’agit du projet d’écoles associées, bénéficiant du soutien de l’Etat et géré à l’initiative et selon les règles du privé, y compris le caractère payant des études, à travers une contribution des familles aux frais. L’étude réalisée cible des économies budgétaires substantielles pour l’Etat, assorties à une équité dans l’accès et l’éducation assurée. Il ne fait pas de doute que l’élargissement du secteur privé à ce genre d’institutions, auxquelles je rajoute volontiers les écoles des fondations à but non lucratif, conduiront à un meilleur développement du secteur privé et à dissiper l’image négative qui lui colle à la peau.


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